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L’animal est-il une personne ?

jeudi 20 mai 2010

Bêtes humaines
Yves Christen
Flammarion 2009 / 24 E - 157.2 ffr. / 537 pages
Longtemps nous avons considéré les animaux comme ceux que la nature avait privés des qualités que nous, les humains, possédons : l’aptitude à raisonner, apprendre, communiquer, s’adapter, décoder, transmettre, enseigner, progresser… Les travaux scientifiques ont pulvérisé cette idée reçue, et depuis la dernière décennie, ils nous surprennent encore plus. Qui sont vraiment les animaux ? On les savait joueurs, blagueurs, rieurs, féroces parfois ; on les découvre tricheurs, menteurs, trompeurs, mais aussi aimants, mélancoliques ou encore émotifs, stratèges, sensibles aux intentions d’autrui, capables de respecter une morale ou d’élaborer une culture. La très grande ingéniosité des tests et l’extraordinaire diversité des observations scientifiques (éthologie, génétique, psychologie, zoologie, primatologie, neurosciences) nous révèlent les facettes de l’intelligence et de l’identité animales, et prouvent l’absurdité qu’il y a à réduire les compétences de la bête à la seule force de son instinct. Car en dépit des caractéristiques qui fondent l’homogénéité de son espèce, chaque animal est un individu à part entière, un être social unique, complexe, et par là même un sujet de droit. Des singes aux léopards, des éléphants aux antilopes, des baleines aux dauphins, l’auteur nous propose une approche de l’altérité qui apporte beaucoup au débat sur l’exploitation et la manipulation animales. Un plaidoyer fort documenté en faveur de la personne animale.
Yves Christen, biologiste, spécialiste de la maladie d’Alzheimer, a mené des recherches en immunogénétique dans le laboratoire de Jean Dausset à l’hôpital Saint-Louis et en immunologie à l’institut Pasteur, avant de se spécialiser dans le domaine des neurosciences. Il a notamment publié Les Énigmes du cerveau (Bordas, 1989), Les Années Faust ou la Science face au vieillissement (Sand, 1991) et Le Peuple léopard. Tugwaan et les siens (Michalon, 2000).
L’auteur du compte rendu : Alain Romestaing est maître de conférences en Littérature française à l’IUT Paris Descartes. Il est membre de l’équipe de recherche EA 4400 - « Écritures de la modernité » de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, au sein de laquelle il travaille notamment sur les problématiques littéraires du corps, sur l’ouvre de Jean Giono (Jean Giono.
Le corps à l’ouvre, Honoré Champion, 2009) et sur l’animalité (équipe du programme transversal de recherches : « Animalittérature » )

Yves Christen est à la fois un scientifique (biologiste spécialisé dans les domaines de la génétique et des neurosciences) et un vulgarisateur (il a été rédacteur en chef de la revue La Recherche et responsable de la rubrique scientifique du Figaro Magazine). Il a en outre introduit en France la sociobiologie (L’Heure de la sociobiologie, Albin Michel, 1979). Enfin,
il s’est également fait connaître pour son intérêt à la fois scientifique et affectif pour des léopards dans Le Peuple léopard. Tugwaan et les siens (Michalon, 2000).

Toutes ces caractéristiques nourrissent son dernier ouvrage, L’Animal est-il une personne ?, qui est une somme passionnée et passionnante sur l’état des connaissances scientifiques (éthologie, génétique, neurosciences, primatologie, zoologie.) concernant des qualités découvertes chez les animaux (léopards donc, mais aussi éléphants ou baleines, araignées
sauteuses ou labres nettoyeurs, chimpanzés, bonobos, gorilles, chiens, chèvres, corbeaux.) alors même qu’elles ont été ou sont encore désignées comme des « propres » de l’homme. L’auteur opère donc une vaste récapitulation des données concernant ce qui est censé faire défaut aux animaux (la deuxième partie énumère ces supposés manques : de raison, de socialité, d’émotion, de langage, de « théorie de l’esprit » c’est-à-dire de l’aptitude de se mettre
mentalement à la place d’un autre, de culture...) ou ce que les humains sont censés avoir en plus (la troisième partie s’attaque à l’anthropocentrisme et à l’idée d’une supériorité génétique, cérébrale, ou en matière de liberté, de droits).

Cette double récapitulation est encadrée par une première partie en guise d’introduction (à moins que celle-ci ne se réduise au très court prologue sur l’ambivalence du mot « personne » entre « autoglorification » et « insignifiance » ) et une dernière partie synthétisant les apports des études précédemment décrites pour (continuer de) répondre à la question de l’ouvrage telle qu’elle est modulée par le prologue : « personne ou personne ? » La problématique n’est donc pas très rigoureusement définie, au prétexte que l’auteur « confesse un bien piètre goût pour les discussions sans fin sur » le sens précis du mot « personne » ! Citant le biologiste moléculaire Francis Crick, Yves Christen pense qu’on « ne gagne pas de bataille en débattant à perte de
vue sur ce qu’on entend par le mot bataille » (pp.19-20). C’est là quasiment une clé méthodologique : de l’action et des faits ! Si la première partie dit clairement ce que l’auteur entend par « personne animale », elle insiste surtout sur le constat d’une nouvelle attitude à la fois scientifique et populaire par rapport aux animaux, se caractérisant par une plus grande
sensibilité, voire par de l’amour (p.17), et sur l’enjeu intellectuel de ce changement : « la relation à ces autres vivants mérite de nouvelles analyses, qui les prennent en compte en tant que sujets » (p.19). De même, les enjeux éthiques précis concernant la reconnaissance du statut de personne animale seront régulièrement abordés et développés, notamment à propos de l’expérimentation sur les animaux ou de leurs droits.

En d’autres termes, le titre de l’ouvrage est une interrogation oratoire plus qu’une question soulevant une problématique : Yves Christen répond par l’affirmative dès le début. L’objet du livre est bien davantage de montrer comment « l’approche scientifique et expérimentale », notamment de ces dernières années, « semble ruiner l’absurde vision de l’insignifiance de
la bête » (prologue). À partir de là, le livre est en effet un impressionnant recensement des observations, expérimentations, découvertes permettant de dépasser la pauvreté de la notion d’instinct quand on parle des comportements animaux, recensement dont se dégagent les positions épistémologiques actuelles, les polémiques, et même certains changements
dans les a priori des scientifiques : l’auteur, en historien des sciences, fait malicieusement remarquer que les expérimentateurs toujours soucieux de se démarquer du sens commun découvrent que les animaux nous comprennent, mais avec une réticence telle qu’« on se demande si certains expérimentateurs d’aujourd’hui [.] n’auraient pas a priori tendance à favoriser l’hypothèse d’une compétence mathématique plutôt que celle d’une captation de la pensée d’autrui » (p.183) !

Ce genre de remarque fondée sur une connaissance à la fois intellectuelle et concrète du monde scientifique fait souvent le sel d’un essai au ton très personnel : l’auteur n’hésite pas à nous présenter des personnes, qu’il s’agisse d’évoquer le divorce d’un couple de chercheurs et
du changement consécutif de leurs objets de recherche (p.112) ou de plaisanter sur l’apparence d’un collègue (« Sapolsky est un drôle de chercheur. Allure de hippie de la bonne époque, mais rien à voir avec un marginal. Il enseigne à Stanford [.] », p.265). De même, il racontera son
vécu, ses rencontres, sa position par rapport aux animaux (« faire une personne [de la bête] ne revient pas à la considérer comme une personne humaine », p.410) ou par rapport à l’expérimentation animale (on ne peut y renoncer mais il faut la soumettre à l’inconfort d’une réflexion éthique « en situation complexe », p.411). Enfin il expose sa conviction intime, « contre l’avis de la plupart des spécialistes », « que la théorie de l’esprit comme la conscience doivent être largement répandues dans le monde vivant » (p.179).

Cette dimension personnelle du livre et la conscience de « l’évolution de notre sensibilité et de nos représentations médiatisées de l’animal » auraient pu permettre, cependant, plus de compréhension sur les certitudes anciennes, fussent-elles philosophiques et fondées sur un humanisme ayant « placé l’homme sur un piédestal en vertu de l’ignorance des époques passées » (p.412). Descartes en effet, coupable d’avoir réduit l’animal à une machine
(et bien qu’il ait contribué à fonder la démarche scientifique moderne au nom de laquelle Yves Christen le condamne), en prend pour son grade, ainsi que nombre de philosophes de la singularité humaine, de Heidegger à Luc Ferry. De manière plus générale, il est dommage que les sciences humaines soient négligées, notamment quand il s’agit de se poser la question de la
vie sociale des animaux (chap. 5), l’auteur réduisant le débat sur la question à ce qu’il présente comme un dialogue de sourds entre lui et Antoine Spire sur France Culture (p.80). On peut s’étonner notamment de l’absence de toute référence au travail de Jean-Marie Schaeffer (La Fin de l’exception humaine, Gallimard, 2007) dont le discours critique concernant la thèse de
la singularité de l’être humain prévalant encore dans les sciences humaines émane donc de ces mêmes sciences humaines et rencontre bien des analyses d’Yves Christen ! Mais ce dernier, répugnant, comme on l’a vu, « aux discussions sans fin », préfère par tempérament et par formation s’appuyer sur des « savoirs certes encore fragmentaires, mais objectifs », reposant sur « des découvertes empiriques menées dans la nature et en laboratoire » (p.412).

On ne saurait trop lui en vouloir, ces savoirs étant présentés avec clarté, précision et vivacité et mis en perspective aussi bien par rapport à l’histoire des sciences de l’animal que par rapport au futur : de façon assez surprenante (et peut-être un peu contre-productive du point de vue de l’argumentation en faveur de la personne animale), Yves Christen établit un
court rapprochement final entre « le mouvement de personnalisation » concernant les animaux et l’autonomisation des robots conçus selon le « modèle des vivants fabriqués par la sélection naturelle » (p.408). Il se projette même dans le dernier chapitre en pleine science-fiction.
L’expérience du Néerlandais Willie Smits qui a mis des Webcams à la disposition des
grands singes dont il s’occupe conduit en effet l’auteur à imaginer que « demain tous les orangs du monde [.] se trouvent interconnecté s et échangent des idées » (p.413). Alors, on ne pourra plus douter « qu’il faille les traiter comme des personnes » ! Mais alors, il ne s’agit plus d’objectivité scientifique : « à force de [.] pousser [cette « grosse pierre au sommet d’une
colline » que sont le livre de Christen et l’initiative de Willie Smits], à coup sûr elle va dégringoler la pente. Nul ne sait où elle aboutira, mais quelque chose va se passer qu’il ne sera pas possible d’interrompre » (p.414).

Peut-être n’est-il pas si mal que des philosophes, des sociologues, des écrivains ou des psychologues continuent de penser la singularité de la personne humaine aussi bien que celle de la personne animale.
Alain Romestaing
( Mis en ligne le 22/07/2009 )
A lire également sur parutions.com :
a.. Figures animales
de Annie Duprat , Collectif
a.. La Fin de l’exception humaine
de Jean-Marie Schaeffer